L'ARTISTE EN RÉSUMÉ
 

Chicago, mai 1992. "La terre est bleue comme une orange". J'ai pensé à ce vers de Paul Éluard tiré du recueil L'amour la poésie et dédié à Gala lorsque j'ai vu la première fois les tableaux d'Horacio Sapere à la foire de Chicago. Je ne sais toujours pas pourquoi cette même pensée m'a habité lorsque, deux mois plus tard, je visitais son atelier à Palma. D'ailleurs je suis reparti avec deux grands tableaux bleus et un autre orange qui ne me quittent plus. Treize ans plus tard, la terre est toujours bleue comme une orange que j'aurais cueillie dans le jardin de Sapere à Ses Salines.

Et voilà qu'aujourd'hui, l'artiste me demande, à moi citoyen canadien, de vous entretenir de la peinture d'un artiste né à Buenos Aires et portant un nom italien pour le moins prétentieux (sapere veut dire savoir ) qui vit à Majorque depuis l'âge adulte. Pourquoi ? Pourquoi un art qui est par définition visuel, a-t-il besoin de mots pour se justifier ? S'il y a un endroit sur la planète où l'on sait que la terre est bleue comme une orange c'est bien en Espagne, n'est-ce pas? Miró, un autre enfant de ce pays qui nous a donné tant de merveilleux artistes, n'a-t-il pas réalisé ce tableau tout simple dans sa structure mais ô combien infini dans les possibilités qu'elles ouvrent et qui s'intitule : "Photo : Ceci est la couleur de mes rêves" ?

Inventaire d'un vocabulaire
La structure de la matière est simple et précise comme l'a démontré Mendéleïev en 1869 en établissant la première classification périodique des éléments. Chaque élément est composé un noyau entouré d'électrons. Ces grains de matière sont les atomes. Le nombre d'électrons et d'orbites autour du noyau différencient les éléments entre eux et définissent les règles permettant à deux atomes de s'associer. Chaque atome dans le tableau périodique des éléments de Mendéleïev est en quelque sorte une lettre de l'alphabet de notre univers.

Il en est de même des tableaux de Sapere. Qu'y retrouve-t-on? Des choses toutes simples qu'il décrit sobrement dans le titre de chaque œuvre: orbite, feuille, serpent, maison, structure, porte, éléments, montagne, rêve, os, croix, spirale, chaise, plume, demi-visage, etc.

Montréal, septembre 1993. Ce vocabulaire masque une évidence : la peinture d'Horacio Sapere est savamment construite comme l'est celle d'un dur partisan de l'art concret. Au-delà de ces signes récurrents qui parsèment la surface, la toile est composée de parallélépipèdes rectangles rigoureusement disposés qui structurent l'espace. La couleur dominante du tableau est également construite à partir d'une lente superposition de couches qui lui donnent sa profondeur. D'ailleurs, ce souci intrinsèque de la structure du tableau avait sauté aux yeux de Guido Molinari (1933-2004) qui est le grand artiste canadien minimaliste. Lors de la première exposition de Sapere à ma galerie, Molinari avait été immédiatement attiré par cette peinture en apparence figurative mais qui recelait de fortes qualités formelles. De la part d'un apôtre de la couleur et de la structure pure, c'était un compliment.

Le simulacre du réel
Ses Salines, décembre1998. Il est toujours intéressant d'observer un art à la marge de nos références car il questionne nos repéres. Lorsque nous lisons : "La terre est bleue comme une orange", nous adhérons à l'idée que la terre est bleue, de même que nous associons la terre à une orange de par sa forme et du fait que l'orange est née de la terre. On peut également synthétiser la perception que sur la terre nous voyons le soleil qui est une boule orange. Mais rationnellement les oranges ne sont pas bleues. Pourtant "La terre est bleue comme une orange" est un vers magnifique.

La peinture d'Horacio Sapere utilise un subterfuge similaire pour nous confondre.

En 1998, j'ai cru un instant mettre la main sur un Sapere pour ainsi dire abstrait. C'est le privilège de fréquenter régulièrement l'atelier de l'artiste. Le tableau, légèrement vertical (51 cm de haut par 45 cm de large), est composé de deux bandes en apparence monochromes. L'une d'un bleu poussiéreux, l'autre de feutre collée sur la toile de jute. Sur cette dernière partie est esquissée, d'un vert désolant, la moitié d'un visage, thème emblématique. J'ai immédiatement été séduit par ce tableau, manifestement inachevé, car il révélait le caractère laborieux de la peinture. La toile de jute avait été découpée dans une poche de grains - l'atelier de Sapere logeait dans un ancien poulailler. Le châssis rustique était trop massif par rapport à la superficie du tableau mais il cadrait parfaitement avec le grain de la toile. Dans le feutre, on percevait encore les agrafes qui l'avaient maintenu en place. Au travers du bleu transpiraient le vert, le jaune, l'orange et la poussière de l'atelier qui avait adhéré à la surface. Je ne vous décris par l'endos du tableau avec la couture de la poche de grains et ses couleurs plus vives. Le tableau m'apparaissait dans sa simplicité même, dans sa presque nudité comme les tableaux que j'ai vu naître lentement à Montréal lors des séjours répétés de Sapere. Toute la charge séductrice n'avait pas encore été révélée par l'apparition des signes récurrents. Je manifeste alors mon intérêt. Horacio regarde quelques secondes cette surface, puis il prend un fusain et, sur la partie de feutre où ne figure que ce pâle demi-visage, il trace le profil d'une ville avec son église et sa croix. En quelques secondes, ces quelques lignes noires verticales et horizontales vont animer la surface monochrome pour nous faire oublier sa présence. Sans avoir totalement basculé, le tableau avait quitté le monde austère de la matière brute.

Selon une légende amérindienne, la terre reposerait sur le dos d'une tortue géante et quand celle-ci avance d'un pas, la terre tremble. Même si la tortue est un reptile très lent, chaque pas qu'elle fait a des conséquences sur notre vie. Heureusement, le pas d'une tortue, surtout géante, est plus espacé que notre pas. Le temps ne défile donc pas à la même vitesse pour tous les êtres vivants. Ce temps est un élément central de l'oeuvre de Sapere. Les structures carrées qui composent ses tableaux sont autant de portes qui s'ouvrent sur l'inconscient. La réalité n'intéresse pas Sapere; par contre la juxtaposition d'éléments du réel lui permet de nous offrir des interprétations du réel.

Même si dans sa facture finale elle est très différente, la peinture de Sapere partage beaucoup d'affinités avec celle d'artistes aussi étrangers que Chagall et Rauschenberg. Le premier a aboli la loi de la gravité dans ses tableaux pour nous emporter dans le domaine du rêve et du fantastique alors que le second puise dans les images du quotidien médiatique pour créer des associations aussi bien formelles qu'idéologiques auxquelles nous adhérons ou pas. Pour Sapere, chaque tableau est avant tout un système de communication que chacun interprète à sa manière.

La spéculation comme langage de communication
Quittons un instant l'oeuvre de Sapere pour s'intéresser justement à l'efficacité de la peinture comme système de communication. Un Cézanne, un Monet, un Van Gogh ou un Picasso attirent le regard aussi bien d'un Japonais que d'un Danois ou d'un Australien. Nous pourrions dire que ces artistes ont développé une peinture efficace comme système de communication. Mais un autre système vient perturber notre regard lorsque nous contemplons l'oeuvre de ces artistes qui ont marqué l'histoire de l'art. À chaque exposition, on nous vente également la valeur marchande de ces artistes. Lorsqu'on regarde un Van Gogh, on regarde également quelques dizaines de millions de dollars. Cette spéculation influence nécessairement notre jugement de l'oeuvre.

Maintenant revenons à Sapere. Même si un tableau de Sapere vaut quelques milliers d'euros, la somme demeure modeste dans l'échelle des valeurs. Notre regard n'est donc pas distrait par cette information. Nous regardons le tableau pour ce qu'il est et non pas pour ce qu'il vaut. À ce moment précis, la peinture d'un artiste est dans un état de grâce et le tableau devient d'autant plus fascinant s'il parle simultanément à un Allemand, à un Français ou à un Argentin. Le succès de Sapere en Allemagne, en Autriche, en France, au Canada, aux Pays-Bas ou en Argentine démontre l'efficacité du système de communication qu'il a bâti au fil des ans. Les signes qui habitent la surface colorée d'un tableau de Sapere sont signifiants pour toutes ces personnes malgré leurs différences culturelles. Fin de la parenthèse.

Le nomadisme comme lieu de création
Utopie, Substance, Poésie, Univers est le titre d'une exposition de Sapere à Varsovie au printemps 1998. Mais le titre a été trouvé lors du Symposium de Baie-Saint-Paul (Québec) au mois d'août 1997. Il en est souvent ainsi. Le nomadisme de Sapere fait partie de son processus de création. "En voyage, je réfléchis beaucoup, dit-il. Être à l'étranger est une provocation, une remise en question obligatoire de mon train-train quotidien". L'élasticité du temps prend tout son sens chez Sapere. Il suffit de le suivre pour comprendre qu'une idée va germer à Palma, croître à Montréal et s'épanouir à Buenos Aires. Par exemple, j'ai cru un certain temps que la forme du demi-visage était apparue durant le Symposium de Baie-Saint-Paul au mois d'août 1993. Effectivement, le tableau intitulé Talking qui est composé d'une grande fleur de lotus contenant trois demi- visages est considéré par l'artiste comme le premier tableau de cette série. Mais l'idée de cette icône qui deviendra emblématique de l'oeuvre de Sapere a germé ailleurs, dans un restaurant en face du port de Palma qui appartient à un ami de Sapere. Dans le livre des invités, quelques jours avant de partir pour le Canada, Sapere y a tracé ce symbole du poète, du créateur qui sera présent jusqu'au changement de millénaire et qui se déploiera, deux ans plus tard, dans les magnifiques tableaux de l'exposition du Musée d'art moderne de Buenos Aires.


Une peinture engagée dans son siècle
Les réflexions de Sapere sur le rapport entre l'architecture et le corps, entre intériorité et extériorité ont été bien décrite dans plusieurs textes par Michel Hubert Lépicouché . Mais nous ne devons pas oublier que la peinture de Sapere est perméable au monde qui l'entoure, qu'elle se nourrit aussi bien des drames offerts par l'actualité médiatique que par l'oeuvre d'un écrivain. L'oeuvre de Sapere est résolument tournée vers le monde extérieur, abordant des thèmes politiques ou environnementaux. Cet engagement est omniprésent mais se manifeste discrètement. Contrairement à l'artiste américain Golub qui par une figuration déjantée dénonce le militarisme ou contrairement aux artistes français du Groupe Supports/Surfaces qui ont arraché la toile de son châssis pour la traiter comme un ouvrier du textile manipule un tissu et qui ont donc donné un sens formel à leur engagement politique, il n'y a pas de hiatus dans la production de Sapere pour nous indiquer le sens de son engagement hormis parfois le titre qui souligne une situation préoccupante du moment (Kosovo Red,1990: Signos en Kyoto, 1990; Gran brote con bañistas, 2005). Comme à son habitude, Sapere ne cherche pas à nous dire quoi penser mais nous invite à méditer.

Lisbonne, avril 2001. La Casa Fernando Pessoa expose l'installation Poet's Room. C'est la première fois que j'ai l'occasion de voir l'ensemble de ces chaises dont chacune réfère à un créateur, se présente à nous comme une mémoire de ce qui s'est dit, écrit ou composé depuis un siècle. Le choix est partial et partiel; c'est celui qui a nourri l'artiste. Il pourrait être tout autre. De toute façon l'exercice n'a pas la prétention d'être exhaustif. Poet's Room est une autre manifestation de l'engagement de Sapere dans son siècle, un hommage à tous ceux qui l'ont précédé et qui ont marqué la culture de l'humanité. L'endroit est particulièrement bien choisi puisque la Casa Fernando Pessoa est un lieu consacré à la poésie dans une ville tout en escalier où les maisons, sans crier gare, redeviennent du sable sans que personne s'en étonne. N'est-ce pas Pessoa qui disait que le fado a été créé dans un moment de non existence par l'âme portugaise ? Cet état d'apesanteur existentiel convient bien à l'oeuvre de Sapere.

Ses Salines, premier mai 2001. Quelques semaines après le vernissage à la Casa Fernando Pessoa, nous nous retrouvons à Majorque pour l'inauguration de la sculpture de Sapere à l'entrée de son village. Cette immense spirale d'acier couchée sur le côté comme un grand coquillage échouée recèle en son for intérieur de petites architectures simples et précises. La cérémonie ressemble à un film de Fellini. Sur une estrade, un officiel tente tant bien que mal de lire son discours. Une rafale emporte ses feuilles de papier pendant que le vent s'engouffre dans le micro, rendant inaudible toute adresse à l'artiste. La foule dans ses apparats a fui vers une salle de l'autre côté de la place à l'abri de la pluie. Étrange coïncidence que ce déchaînement des éléments autour de cette immense sculpture comme si sa forme aspirait soudainement toutes les forces du ciel. La spirale est l'élégance du coquillage mais aussi la puissance destructrice de la tornade. Et l'homme s'en est inspirée pour dessiner les hélices et Archimède sa vis sans fin.

Sous le ciel gris d'acier de Ses Salines, la terre n'est plus bleue comme une orange. Ou du moins, on l'oublie. Alors un autre poète doit prendre la parole.

Lorsque j'ai vu les feuilles du discours partir au vent, j'ai pensé à ce poète de chez nous, Gaston Miron, qui, dans son recueil Courtepointes a écrit :

Les mots nous regardent
ils nous demandent
de partir avec eux
jusqu'à perte de vue.

Et nous pourrions en dire autant de la peinture d'Horacio Sapere.

Eric Devlin