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L'ARTISTE
EN RÉSUMÉ
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Chicago, mai 1992. "La terre est bleue comme une orange". J'ai pensé à ce vers de Paul Éluard tiré du recueil L'amour la poésie et dédié à Gala lorsque j'ai vu la première fois les tableaux d'Horacio Sapere à la foire de Chicago. Je ne sais toujours pas pourquoi cette même pensée m'a habité lorsque, deux mois plus tard, je visitais son atelier à Palma. D'ailleurs je suis reparti avec deux grands tableaux bleus et un autre orange qui ne me quittent plus. Treize ans plus tard, la terre est toujours bleue comme une orange que j'aurais cueillie dans le jardin de Sapere à Ses Salines. Et voilà qu'aujourd'hui, l'artiste me demande, à moi citoyen canadien, de vous entretenir de la peinture d'un artiste né à Buenos Aires et portant un nom italien pour le moins prétentieux (sapere veut dire savoir ) qui vit à Majorque depuis l'âge adulte. Pourquoi ? Pourquoi un art qui est par définition visuel, a-t-il besoin de mots pour se justifier ? S'il y a un endroit sur la planète où l'on sait que la terre est bleue comme une orange c'est bien en Espagne, n'est-ce pas? Miró, un autre enfant de ce pays qui nous a donné tant de merveilleux artistes, n'a-t-il pas réalisé ce tableau tout simple dans sa structure mais ô combien infini dans les possibilités qu'elles ouvrent et qui s'intitule : "Photo : Ceci est la couleur de mes rêves" ? Inventaire d'un vocabulaire Il en est de même des tableaux de Sapere. Qu'y retrouve-t-on? Des choses toutes simples qu'il décrit sobrement dans le titre de chaque uvre: orbite, feuille, serpent, maison, structure, porte, éléments, montagne, rêve, os, croix, spirale, chaise, plume, demi-visage, etc. Montréal, septembre 1993. Ce vocabulaire masque une évidence : la peinture d'Horacio Sapere est savamment construite comme l'est celle d'un dur partisan de l'art concret. Au-delà de ces signes récurrents qui parsèment la surface, la toile est composée de parallélépipèdes rectangles rigoureusement disposés qui structurent l'espace. La couleur dominante du tableau est également construite à partir d'une lente superposition de couches qui lui donnent sa profondeur. D'ailleurs, ce souci intrinsèque de la structure du tableau avait sauté aux yeux de Guido Molinari (1933-2004) qui est le grand artiste canadien minimaliste. Lors de la première exposition de Sapere à ma galerie, Molinari avait été immédiatement attiré par cette peinture en apparence figurative mais qui recelait de fortes qualités formelles. De la part d'un apôtre de la couleur et de la structure pure, c'était un compliment. Le simulacre du réel La peinture d'Horacio Sapere utilise un subterfuge similaire pour nous confondre. En 1998, j'ai cru un instant mettre la main sur un Sapere pour ainsi dire abstrait. C'est le privilège de fréquenter régulièrement l'atelier de l'artiste. Le tableau, légèrement vertical (51 cm de haut par 45 cm de large), est composé de deux bandes en apparence monochromes. L'une d'un bleu poussiéreux, l'autre de feutre collée sur la toile de jute. Sur cette dernière partie est esquissée, d'un vert désolant, la moitié d'un visage, thème emblématique. J'ai immédiatement été séduit par ce tableau, manifestement inachevé, car il révélait le caractère laborieux de la peinture. La toile de jute avait été découpée dans une poche de grains - l'atelier de Sapere logeait dans un ancien poulailler. Le châssis rustique était trop massif par rapport à la superficie du tableau mais il cadrait parfaitement avec le grain de la toile. Dans le feutre, on percevait encore les agrafes qui l'avaient maintenu en place. Au travers du bleu transpiraient le vert, le jaune, l'orange et la poussière de l'atelier qui avait adhéré à la surface. Je ne vous décris par l'endos du tableau avec la couture de la poche de grains et ses couleurs plus vives. Le tableau m'apparaissait dans sa simplicité même, dans sa presque nudité comme les tableaux que j'ai vu naître lentement à Montréal lors des séjours répétés de Sapere. Toute la charge séductrice n'avait pas encore été révélée par l'apparition des signes récurrents. Je manifeste alors mon intérêt. Horacio regarde quelques secondes cette surface, puis il prend un fusain et, sur la partie de feutre où ne figure que ce pâle demi-visage, il trace le profil d'une ville avec son église et sa croix. En quelques secondes, ces quelques lignes noires verticales et horizontales vont animer la surface monochrome pour nous faire oublier sa présence. Sans avoir totalement basculé, le tableau avait quitté le monde austère de la matière brute. Selon une légende amérindienne, la terre reposerait sur le dos d'une tortue géante et quand celle-ci avance d'un pas, la terre tremble. Même si la tortue est un reptile très lent, chaque pas qu'elle fait a des conséquences sur notre vie. Heureusement, le pas d'une tortue, surtout géante, est plus espacé que notre pas. Le temps ne défile donc pas à la même vitesse pour tous les êtres vivants. Ce temps est un élément central de l'oeuvre de Sapere. Les structures carrées qui composent ses tableaux sont autant de portes qui s'ouvrent sur l'inconscient. La réalité n'intéresse pas Sapere; par contre la juxtaposition d'éléments du réel lui permet de nous offrir des interprétations du réel. Même si dans sa facture finale elle est très différente, la peinture de Sapere partage beaucoup d'affinités avec celle d'artistes aussi étrangers que Chagall et Rauschenberg. Le premier a aboli la loi de la gravité dans ses tableaux pour nous emporter dans le domaine du rêve et du fantastique alors que le second puise dans les images du quotidien médiatique pour créer des associations aussi bien formelles qu'idéologiques auxquelles nous adhérons ou pas. Pour Sapere, chaque tableau est avant tout un système de communication que chacun interprète à sa manière. La spéculation comme langage de communication Maintenant revenons à Sapere. Même si un tableau de Sapere vaut quelques milliers d'euros, la somme demeure modeste dans l'échelle des valeurs. Notre regard n'est donc pas distrait par cette information. Nous regardons le tableau pour ce qu'il est et non pas pour ce qu'il vaut. À ce moment précis, la peinture d'un artiste est dans un état de grâce et le tableau devient d'autant plus fascinant s'il parle simultanément à un Allemand, à un Français ou à un Argentin. Le succès de Sapere en Allemagne, en Autriche, en France, au Canada, aux Pays-Bas ou en Argentine démontre l'efficacité du système de communication qu'il a bâti au fil des ans. Les signes qui habitent la surface colorée d'un tableau de Sapere sont signifiants pour toutes ces personnes malgré leurs différences culturelles. Fin de la parenthèse. Le nomadisme comme lieu de création
Lisbonne, avril 2001. La Casa Fernando Pessoa expose l'installation Poet's Room. C'est la première fois que j'ai l'occasion de voir l'ensemble de ces chaises dont chacune réfère à un créateur, se présente à nous comme une mémoire de ce qui s'est dit, écrit ou composé depuis un siècle. Le choix est partial et partiel; c'est celui qui a nourri l'artiste. Il pourrait être tout autre. De toute façon l'exercice n'a pas la prétention d'être exhaustif. Poet's Room est une autre manifestation de l'engagement de Sapere dans son siècle, un hommage à tous ceux qui l'ont précédé et qui ont marqué la culture de l'humanité. L'endroit est particulièrement bien choisi puisque la Casa Fernando Pessoa est un lieu consacré à la poésie dans une ville tout en escalier où les maisons, sans crier gare, redeviennent du sable sans que personne s'en étonne. N'est-ce pas Pessoa qui disait que le fado a été créé dans un moment de non existence par l'âme portugaise ? Cet état d'apesanteur existentiel convient bien à l'oeuvre de Sapere. Ses Salines, premier mai 2001. Quelques semaines après le vernissage à la Casa Fernando Pessoa, nous nous retrouvons à Majorque pour l'inauguration de la sculpture de Sapere à l'entrée de son village. Cette immense spirale d'acier couchée sur le côté comme un grand coquillage échouée recèle en son for intérieur de petites architectures simples et précises. La cérémonie ressemble à un film de Fellini. Sur une estrade, un officiel tente tant bien que mal de lire son discours. Une rafale emporte ses feuilles de papier pendant que le vent s'engouffre dans le micro, rendant inaudible toute adresse à l'artiste. La foule dans ses apparats a fui vers une salle de l'autre côté de la place à l'abri de la pluie. Étrange coïncidence que ce déchaînement des éléments autour de cette immense sculpture comme si sa forme aspirait soudainement toutes les forces du ciel. La spirale est l'élégance du coquillage mais aussi la puissance destructrice de la tornade. Et l'homme s'en est inspirée pour dessiner les hélices et Archimède sa vis sans fin. Sous le ciel gris d'acier de Ses Salines, la terre n'est plus bleue comme une orange. Ou du moins, on l'oublie. Alors un autre poète doit prendre la parole. Lorsque j'ai vu les feuilles du discours partir au vent, j'ai pensé à ce poète de chez nous, Gaston Miron, qui, dans son recueil Courtepointes a écrit : Les mots nous regardent Et nous pourrions en dire autant de la peinture d'Horacio Sapere. Eric Devlin |